De
Julio-Paquin, 2006
Turgeon,
2004
Grande, 1998
De
Julio-Paquin, 1998
Gélinas,
1987
|
DIANE T. TREMBLAY
Qui
n'a pas déjà été contraint
à
reconsidérer sa façon de voir? À
remettre en
question sa façon d'aborder le monde et les autres ? Le
regard
qu'on pose sur soi-même, sur autrui et, de façon
extensive, sur tout ce qui nous entoure, est à ce point
truffé d'habitudes et d'automatismes qu'il est souvent
difficile
d'en désamorcer les subtils et puissants
mécanismes. Au
fil du temps, insidieusement, ce regard devient presque autonome
vis-à-vis de notre propre volonté et se conforme,
plus ou
moins inconsciemment, à une vision collective et passive qui
ne
correspond pas nécessairement aux valeurs auxquelles on
souhaiterait adhérer. Mais armé de
persévérance et d'un peu d'obstination, quelqu'un
pour
qui la motivation et l'urgence sont à l'égal d'un
authentique désir de changement peut arriver à
rediriger
son regard.
Réapprendre à voir est une chose,
réapprendre à ressentir en est une toute autre.
Reconsidérer notre rapport avec la matière, avec
les
moindres éléments qui façonnent notre
monde, c'est
immanquablement prendre conscience de certains travers de notre nature.
C'est réaliser à quel point nous
exerçons une
forme de domination envers ce que nous cotoyons et utilisons
quotidiennement. Par l'entremise d'un rapport de force excluant
l'écoute et l'interaction, les visées utilitaires
(et
plus souvent qu'autrement à court terme) que nous imposons
et
semons autour de nous défigurent à un point tel
notre
environnement que nous peinons à nous en
remémorer ses
plus beaux traits. II est vrai que le rythme de nos vies
décourage la naissance même de désirs
dits
“réparateurs “. Remettre en question
notre relation
avec les choses et la matière est en quelque sorte remettre
en
question et en cause le mode même de nos vies, chose que peu
parmi nous peuvent prétendre être en mesure de
faire et
prêts à faire, vu la somme de courage et
d'humilité
nécessaires qu'une telle résolution implique.
Heureusement, certains d'entre nous osent, y travaillent, font en sorte
que jamais l'oubli ne puisse succéder à
l'indifférence.
Diane T. Tremblay recycle, reformule,
met du sens là où nous ne pressentions que creuse
placidité. Au lieu d'utiliser et d'assujettir
impunément
la matière pour la mettre “au service“
de son art
sans tenir compte de son caractère propre
déjà
chargé de signifiance, elle la met au premier plan, la
souligne.
Le recyclage, outre le fait d'endosser une préoccupation
écologique evidente et nécessaire, se double ici
d'une
seconde dimension tout aussi importante qui tend à
préserver une autre chose menacèe d'extinction
immanente
: la mémoire. “Transformer plutôt que
jeter
protège l'identité, la personne humaine et la
culture.
“ La culture de consommation dans laquelle nous vivons ne
menace
pas simplement l'équilibre de notre environnement mais, plus
directement, l'équilibre déjà
fragilisé de
notre patrimoine culturel et social. Questionner ce avec quoi nous
façonnons notre empire précaire, puisque
construit selon
un raisonnement fast-food, c'est un premier pas pour renforcer les
assises meurtries de notre identité et de
l'héritage que
nous lui réservons.
Sans en altérer la nature,
l'artiste fait subir un certain nombre de transformations à
cette matière, non pas dans une optique de travestissement,
mais
dans le but d'amplifier l'imperceptible afin de nous
dévoiler
quelques-unes de ses splendeurs méconnues. Elle
détourne
les objets de leur sens premier afin que nous puissions nous rendre
compte de tout le potentiel qu'ils renferment. Elle vient ainsi nouer
une nouvelle relation avec des objets aussi anodins que le papier
journal ou un grossier torchon jusque-là destinés
aux
ordures. Ces objets lui ont appartenu, font partie de son histoire
personnelle et viennent ainsi perpétuer leur
mémoire en
se faisant oeuvre d'art. En les exposant, elle les partage avec nous,
nous en offre des monceaux et parcelles qui viendront nourrir notre
propre histoire.
La noblesse du matériau n'est pas ici
jugée par rapport à ses
antécédents
historiques ou sa valeur marchande, mais créée et
révélée par le regard de l'artiste (et
eventuellement par le nôtre), de même que par ses
différentes interventions, dont principalement le tressage.
L'adoption de cette technique, apparemment simple, rappelle celle que
nos ancêtres utilisaient dans la confection, entre autres, de
tapis et de courtepointes, et vient rétablir une part de
notre
culture souvent dévalorisée et fortement
connotée
en raison de son caractère artisanal et folklorique.
Cependant,
cette fois, c'est notre imaginaire qui est sollicité.
L'artiste
réinjecte de la poésie à travers des
objets et
matières usées que l'abrutissement de l'habitude
a fini
par banaliser. à l'aide d'oeuvres colorées et
expressives, Diane T. Tremblay vient mettre relief et vie à
une
imagerie plutôt désincarnée que la
haute
technologie a placée au premier plan. Par le biais d'un
mariage
inattendu entre installation et peinture, elle nous offre une
expérience tactile et sensuelle du monde qui nous
réconcilie définitivement avec lui. Afin de
mettre en
valeur l'imperceptible, elle donne corps à son
questionnement en
le déployant dans un espace qu'elle marque et
délimite de
façon inusitée, de telle sorte que ses
paramètres
et ce qu'ils contiennent puissent éclater et
évoluer
à leur tour.
Rémi Turgeon
Paru dans la Revue Espace Sculpture, No 68,
Été 2004
Rémi Turgeon détient un baccalauréat
en histoire de l’art de l’Université de
Montréal. Depuis 2003, il travaille en tant
qu’assistant aux événements culturels
à la maison de la culture de Notre-Dame-de-Grâce
à la Ville de Montréal. Il a
collaboré, entre autres, aux publications Vie des arts et
Espace sculpture, en tant que chroniqueur. Il se consacre depuis
quelques années à sa propre œuvre
littéraire et graphique.
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